Avec le COVID19, en 2020, un nouvel acronyme fait son apparition pour qualifier notre époque : BANI. Il signifie Brittle, Anxious, Nonlinear, Incomprehensible.
Ces termes décrivent le contexte actuel :
- Brittle renvoie à la fragilité et aux vulnérabilités des systèmes.
- Anxious évoque l’anxiété face à l’incertitude et au sentiment d’impuissance (illusion du contrôle)
- Nonlinear souligne l’absence de linéarité entre les causes et les problèmes comme dans les réponses aux problèmes (illusion de la prévisibilité)
- Incomprehensible met en lumière la difficulté à comprendre les situations complexes et inédites (illusion de la connaissance)
Dans ce contexte les habitudes et planifications passées, conçues dans des périodes stables et des systèmes aux paramètres relativement connus et maîtrisés, se révèlent de plus en plus inopérantes voire toxiques. De nouvelles notions apparaissent pour nommer la nécessité de s’adapter ; zoomons sur la résilience territoriale et la robustesse.
La résilience territoriale, socio-économique, a une définition spécifique qui déborde de la définition de la résilience dans le champs physique (retour à l’état initial d’un matériau suite à un choc par exemple) ou psychologique (« faculté de reprendre un nouveau développement après un traumatisme » Boris Cyrulnick). Pour l’ingénieur en techniques de l’information et systémicien Arthur Keller, promoteur de la notion en France, la résilience d’un système peut être définie comme « sa capacité à faire l’ensemble de ce qui suit en cas de choc exogène ou endogène :
- si la puissance de la perturbation est en deçà d’un certain seuil, faire preuve de robustesse,
- au-delà du seuil, l’absorber en basculant de façon organisée en mode dégradé tout en maintenant ses fonctions essentielles et son identité,
- ensuite rebondir, reprendre efficacement le contrôle là où il a été perdu,
- et enfin s’adapter, évoluer pour consolider les nouveaux acquis et réduire sa vulnérabilité face à des crises futures. »
En Nouvelle-Aquitaine, le territoire de Bordeaux s’est saisi de cette notion tandis que de nombreux outils ont récemment été développés pour faciliter l’opérationnalité du concept.
La robustesse est défin3ie par le biologiste Olivier Hamant, promoteur de la notion en France, comme « la capacité à maintenir un système stable (à court terme) et viable (à long terme) malgré les fluctuations ». Elle se place dans une logique de contribution à la santé commune. La santé commune est définie sur trois dimensions interdépendantes et non séparables : santé des milieux naturels (en particulier sol, eau et biomasse), santé sociale et santé humaine.
Avec cette perspective de robustesse, le rapport à la maîtrise et à la performance change. Alors que les stratégies de résilience de territoire visent un contrôle des crises et de leurs impacts dans une perspective d’adaptation ; les stratégies de robustesse cherchent à apprendre à vivre avec les fluctuations (de plus en plus fréquentes, intenses, inédites et reliées) dans une trajectoire d’adaptabilité en s’inspirant des principes du vivant. Derrière ce qui peut sembler des débats purement sémantiques, il y a une question de posture : apprendre à maîtriser (« heuristique de la peur » Hans Jonas) ou apprendre à vivre avec (« principe espérance » Ernst Bloch). On comprend que l’énergie collective comme les modalités de décision ne sont pas distribuées de la même manière selon l’une ou l’autre option. Ces approches sont complémentaires à l’échelle de nos territoires.
Prenons l’exemple de la gestion de l’eau. Face à l’alternance de sécheresses et de crues, une approche de résilience continue de raisonner en épisodes : elle identifie des scénarios (sécheresse extrême, crue majeure), des seuils critiques et des plans de crise gradués pour maintenir les fonctions essentielles lorsque ces événements surviennent. Une approche de robustesse considère plutôt que cette irrégularité de l’eau devient la condition normale et cherche à ce que le fonctionnement ordinaire des sols, des cultures et des usages soit capable d’intégrer ces variations, au point que nombre de situations aujourd’hui vécues comme des « crises » soient absorbées comme des fluctuations.