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Prendre en compte la parole et l’avis des personnes précaires dans la fabrique des politiques publiques

Publié le 27/01/2026
Temps de lecture : 12 min
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En Nouvelle Aquitaine, 800 000 personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté d’après l’Insee, soit 13,4% de la population régionale. Bien souvent, ces personnes ne sont pas ou peu entendues par les pouvoirs publics. Le 9 décembre 2025, PQN-A a organisé un webinaire pour découvrir, s’inspirer et mieux comprendre le fonctionnement de démarches et de projets visant à prendre en compte la parole, l’avis et le savoir des personnes en situation de précarité dans la construction et la mise en œuvre des politiques publiques en faveur des habitants et habitantes des territoires.

Mots introductifs

Ce webinaire a réuni près de 80 personnes autour de quatre intervenant(e)s :

  • Caroline Pesnon et Christian Bauzet, délégués régionaux du Conseil régional des personnes accueillies/accompagnées (CRPA N-A)
  • Garance Grosseau Poussard, directrice du Centre de santé des 3 cités à Poitiers (86)
  • Jean-Claude Guicheney, chef de service au CESER Nouvelle-Aquitaine

Je consulte le replay du webinaire :

«Toute personne [en] situation [de pauvreté] doit être reconnue comme n’importe quel citoyen et doit avoir le droit à la parole, ce qui semble trop souvent oublié. Or, les pauvres ne s’expriment pas toujours, que ce soit parce qu’ils se taisent ou se cachent, par honte ou parce qu’ils ne se sentent pas légitimes. »

Marc MELOTTI, UDCCAS Audition du 2 juin 2022 (Rapport CESER 2023 “Enrayer la fabrique de la pauvreté en Nouvelle-Aquitaine)

Contexte et enjeux

En Nouvelle Aquitaine comme ailleurs, la pauvreté touche une part importante de la population. En effet, selon le CESER, si l'on prend en compte la pauvreté sous ses multiples dimensions, entre 2,2 et 2,3 millions de Néo Aquitains sont en situation de pauvreté ou exposés à ce risque (soit 35 à 40 % de la population régionale). Parmi les profils de personnes touchées par la grande pauvreté, on retrouve une forte proportion de personnes âgées de plus de 75 ans, ainsi que des familles monoparentales. 

L'implication de ces publics en situation de pauvreté permet d'améliorer l'efficacité des politiques publiques, tout en redonnant du pouvoir d'agir aux citoyens et une place aux personnes concernées sur des sujets qui impactent leur vie quotidienne, leur parcours de vie, pour éviter que les politiques publiques mises en place sur ces sujets soient en inadéquation avec les besoins des personnes concernées.

Toutefois, il ne s’agit pas simplement de décréter la participation de ces personnes. Il s’agit de savoir la mettre en œuvre de façon effective, à travers un travail de réflexion mené pour s’assurer de réunir les bonnes conditions qui donneront les moyens à ces personnes en situation de précarité de pouvoir participer.

Ce travail nécessite de s’interroger sur les freins et difficultés potentiels à la participation des personnes : on ne décide pas de faire de la participation sans avoir au préalable pensé à ce qui risque de freiner la participation de ces personnes, pour mettre en place des leviers pour permettre leur participation. Cela implique notamment de penser et d’adapter la communication autour de leur participation, les horaires et le lieu de la participation, d’avoir des professionnels proches de ces personnes pour permettre un lien de confiance dans la démarche, d’adapter le contenu de la réunion et la façon dont on s’adresse aux personnes qui y participent…

Ces conditions doivent garantir une égalité de statut entre les participants et veiller à ce que les personnes en situation de précarité soient considérées à égalité avec les professionnels et les autres participants. Cela passe notamment par le fait de reconnaître l’existence d’un savoir dit “expérientiel”, issu de l'expérience de la pauvreté, que les personnes sont en capacité de transformer en savoir collectif sur la lutte contre la pauvreté.

Par ailleurs, il existe différentes façons de faire participer des personnes en situation de précarité en fonction du projet, de la démarche initiée : les attentes sur le rôle et la place des personnes qui sont impliquées doivent être définies et exprimées très clairement dès le départ.

Les objectifs et les finalités de la démarche participative doivent également être connus et délimités dès le début de la démarche pour que les personnes participantes sachent ce sur quoi elles s’engagent et qu’elles sachent quels seront les résultats et les finalités de leur participation et donc de leur présence et implication, afin qu’elles n’aient pas le sentiment de se mobiliser inutilement.

Le concept de "croisement des savoirs" (porté notamment par ATD Quart Monde) est au cœur de ce sujet. Il s'agit de reconnaître que les personnes précaires détiennent un savoir "expérientiel" unique sur un ensemble de sujets de société qu’ils éprouvent au quotidien.

Je clique ici pour consulter la vidéo d'ATD Quart Monde sur le croisement des savoirs

Le Conseil régional des personnes accueillies/accompagnées (CRPA) de N-A

Porté par la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) de Nouvelle-Aquitaine, le CRPA est une instance de participation des personnes en situation de pauvreté ou l’ayant vécu. Le CRPA est financé par le Pacte des Solidarités et par l’ARS N-A.

Initialement consultatifs, le Conseil national des personnes accueillies/accompagnées et les CRPA, en région, sont créés en 2010. La mobilisation des personnes en situation de pauvreté et des structures qui les accompagnent fait ensuite évoluer le cadre national de référence et parvient à supprimer cette mention consultative en 2017 afin de permettre à leurs membres de voter et de participer réellement aux décisions prises, non plus en les consultant, mais en les concertant.

Le CRPA de Nouvelle Aquitaine compte neuf délégués régionaux, qui représentent et portent la parole des personnes en situation de pauvreté. Les délégués régionaux du CRPA ont trois missions principales : 

  1. Représentation : ils siègent dans des commissions officielles (logement, commissions DAHO, etc.) pour porter la voix des plus démunis.
  2. Organisation de plénières : quatre assemblées par an sont organisées sur des thématiques choisies par les participants eux-mêmes (accès au droit, santé mentale, etc.). Chaque assemblée est obligatoirement composée aux deux tiers de personnes accompagnées et à un tiers de professionnels. 
  3. Aller vers les plus démunis : les délégués se déplacent dans les structures accueillant et accompagnant des publics précaires pour faire connaître le CRPA et encourager de nouveaux membres à s'impliquer.

Le Centre de santé des 3 cités à Poitiers

Le Centre de santé des 3 cités est né d’un projet construit "par et pour" les habitants du quartier prioritaire des Trois Cités, à Poitiers (86), grâce à une mobilisation citoyenne impliquant habitants, bailleur public, associations du quartier, association de locataires et syndicat de retraités, suite au projet de rénovation urbaine en 2006 d’un bâtiment HLM. 

Le point de départ, c’est avant tout la volonté pour ces habitants de se réapproprier le changement de leur espace de vie et d’y participer.  Durant presque dix ans, un groupe d’habitants se mobilise autour de ce projet citoyen : un diagnostic territorial révélant les besoins en santé des habitants est réalisé. Suite à cela, le collectif d’habitants travaille sur la création du centre de santé des 3 cités, afin que les habitants puissent se réapproprier leur espace de soins et leur parcours de santé en créant une structure qui part de leurs besoins et de leurs difficultés.

Le Centre de santé des 3 cités (C3C) fonctionne sous un mode de gouvernance partagée. Le centre est géré par l’association  de gestion du Centre de Santé des 3 cités, dont le conseil d'administration est composé à parité de citoyens/patients et de structures partenaires qui jouent un rôle important dans le quartier (associations locales, bailleurs…). Aujourd’hui, le C3C compte une quinzaine de salariés et continue de porter cette ambition participative, à la fois dans la conception de son projet de structure de santé, mais aussi dans  l’organisation et le contenu des actions déployées par le centre de santé. 

Prendre en compte la parole des publics étrangers : le dispositif de médiation transculturelle

Prendre en compte la parole des personnes en situation de précarité, c’est aussi leur donner les moyens de s’exprimer et de se faire comprendre, y compris lorsqu’on ne parle pas la même langue. Par exemple, cela peut passer par la mise à disposition par les professionnels d’interprétariat en santé. Parmi les projets et démarches menés avec les habitants, le C3C développe depuis plusieurs années un dispositif de médiation transculturelle, en parallèle de l’activité du centre de santé. La médiation transculturelle consiste à faire émerger les concepts et lectures d’une même situation pour assurer une meilleure prise en charge du public accompagné.

“Le dispositif de médiation transculturelle est né d’un constat croisé de professionnels du social et du médical, selon lequel ils étaient en difficulté dans l’accompagnement des publics migrants. En effet, on s’est rendu compte que, dans les formations initiales des différents métiers de l’accompagnement, on ne parle jamais des publics migrants, de pluripartialité et d’interprétariat et on se dit que cela va se passer exactement pareil avec tout le monde.”

Garance GROSSEAU-POUSSARD, directrice Centre de santé des 3 cités

Ce dispositif consiste à réunir trois groupes distincts pour confronter les représentations culturelles de la maladie et du soin (ou autre thématique abordée) : 

  • Le groupe “patient”, composé de la personne accompagnée et de son entourage,
  • Le groupe professionnel,
  • Le groupe d’animation du groupe “patient”, composé d’un animateur et d’un médiateur interprète.

Issue du milieu de la santé, cette démarche a vocation à s’adresser à tous les acteurs de l’accompagnement. Il s’agit d’un outil à destination des professionnels pour faire différemment. 

“Quand il y a une situation, chaque personne va avoir une explication de cette situation. C’est en mettant en parallèle ces différentes explications qu'on arrive à avancer et à co-construire ensemble”.

Garance GROSSEAU-POUSSARD, directrice Centre de santé des 3 cités

Le rapport “Enrayer la fabrique de la pauvreté en Nouvelle-Aquitaine” du Conseil économique, social et environnemental régional (CESER) de N-A

Le CESER Nouvelle-Aquitaine a publié en 2023 un rapport intitulé "Enrayer la fabrique de la pauvreté en Nouvelle Aquitaine", qui s’appuie sur une méthodologie spécifique et participative visant à interroger et à recueillir la parole des personnes en situation de pauvreté sur leurs conditions de vie :  le CESER a réalisé des entretiens qualitatifs par focus group, qui consiste à réunir par groupe de parole trois à cinq personnes en lien avec des structures d’accompagnement, des associations, pour les interroger en s’appuyant sur une grille de questionnaire préétabli permettant de guider l’entretien et de recueillir leurs paroles. 

L'objectif n'était pas de recueillir les récits de vie des personnes interrogées, mais de discuter de leur perception de la société, en abordant un ensemble de thématiques (logement, mobilités, emploi, précarité énergétique, précarité alimentaire, la santé, l’illectronisme..).

Le rapport met en avant le niveau de pauvreté “ressenti” par les personnes en situation de pauvreté, en soulignant que la pauvreté ne se calcule pas seulement sur le plan monétaire, qui ne reflète pas la réalité vécue par les ménages qui y sont confrontés. Pour calculer ce niveau de pauvreté ressentie en Nouvelle-Aquitaine, le rapport s’appuie par ailleurs sur un budget de référence considéré comme “décent”, issu d’études réalisées par l’ONPES, devenu le conseil scientifique du Conseil National des politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion (CNLE). Les travaux du CNLE montrent ainsi que le budget de référence mensuel moyen pour une personne seule en 2019 est compris entre 1500 euros et 1600 euros.

“Sur cette base [des budgets de référence du CNLE et des budgets types de l’UNAF], une estimation a pu être réalisée par les services régionaux de l’INSEE dans le cadre de ce travail, sur la base des revenus de 2018 et sur celle des budgets de référence qui délimitent un « niveau de vie décent » en considérant différents profils familiaux. Selon cette estimation, plus de 1 million de ménages Néo Aquitains vivent avec un revenu en deçà du budget de référence considéré comme « décent », soit une population comprise entre 2,2 et 2,3 millions de personnes, c’est-à-dire un peu plus du tiers de la population régionale (36 % à 37 %).”

Rapport "Enrayer la fabrique de la pauvreté en Nouvelle-Aquitaine", 2023 CESER Nouvelle Aquitaine

Suite à ce rapport, le Conseil régional a inscrit parmi les enjeux prioritaires, celui des solidarités dans sa feuille de route sur les transitions Néo Terra 2 adoptée en 2023, avec sa contribution Néo Societas. Par ailleurs, un groupe de travail en interne assure le suivi du rapport et la suite des travaux sur ce sujet. Le CESER continue de plaider pour que l'expertise du vécu soit systématiquement intégrée à la création des politiques publiques régionales.

Je consulte le rapport

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