Vous êtes aujourd’hui Président de la Chambre régionale des Comptes de Nouvelle-Aquitaine, mais vous avez auparavant été en charge de questions éducatives et notamment à l’initiative de la première Cité éducative à Grigny. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et nous expliquer dans quel contexte vous avez porté ce projet ?
Mon parcours est celui d’un acteur public préoccupé par la question persistante des quartiers marginalisés de nos villes et les difficultés d’intégration de leurs six millions d’habitants, malgré tant de drames et de plans d’urgence. Beaucoup de choses ont été tentées, et j’ai moi-même essayé des solutions sur le terrain comme sous-préfet ou responsable ministériel, avec quelques résultats, mais souvent trop fragiles pour changer la donne. C’est pourquoi quand le Premier ministre Valls m’a envoyé en mission à Grigny (Essonne) après les attentats de 2015 qui impliquaient un jeune du quartier de la Grande Borne, j’ai accepté de partager deux ans de la vie des habitants et des acteurs sociaux.
J’ai alors compris que la réussite des enfants était l’inquiétude de tous les adultes, et qu’elle pouvait faire l’objet d’une grande cause consensuelle, un objet de mobilisation dans la vie à l’école, dans la rue, à la maison. Plutôt qu’une myriade d’actions utiles mais dispersées, il fallait ouvrir un grand chantier pour « sauver les enfants et les jeunes », souvent en échec scolaire, leur donner de meilleures chances que leurs parents de réussir dans leur vie et la société. Restait à trouver la méthode, qui fut celle de faire « Cité éducative » autour de l’école, en organisant méthodiquement des passerelles entre tous les acteurs de l’éducation, du parent à l’enseignant en passant par le formateur, l’éducateur sportif, l’intervenant culturel ou le bénévole associatif, depuis la petite enfance jusqu’à l’entrée dans la vie active. C’était finalement l’idée simple et forte qu’« il faut tout un village pour faire grandir un enfant », qui parlait aussi bien aux mamans du quartier qu’au conducteur de bus ou à l’éducateur spécialisé.
Une fois imaginé le concept, on l’a expérimenté avec le maire Philippe Rio sous forme de « Grand Projet Educatif », et j’ai ensuite proposé à Jean-Louis Borloo des « Cités éducatives » dans le cadre du plan confié par le Président de la République, dont je fus ensuite chargé de la mise en œuvre dans 80 premiers quartiers entre 2018 et 2020, sous l’autorité directe des ministres Jean-Michel Blanquer et Julien Denormandie.
Alors que j’ai laissé ce chantier il y a trois ans, qui concerne désormais 250 quartiers et un million d’habitants, je me réjouis du succès de l’idée auprès des élus, qui sont nombreux à vouloir bénéficier d’une Cité éducative. Je me rassure en voyant l’enthousiasme des acteurs et les volontés de partage, grâce notamment aux centres de ressource de la politique de la ville (CRPV) qui ont pris à bras le corps l’animation du programme (1). Mais je m’inquiète d’un pilotage interministériel national relâché, qui risque de freiner l’effet d’entraînement sur les grandes politiques de l’Etat et des collectivités, et aussi de l’abandon d’un programme ambitieux d’évaluation, qui associait élus et experts au niveau national dans un comité d’orientation. Ne gâchons pas l’idée que l’éducation devrait être l’arme la plus puissante contre les inégalités qui minent notre société, et ne décourageons pas les acteurs qui la font vivre, malgré l’adversité.